Pourquoi la fĂȘte des mĂšres n’est pas une journĂ©e pour toutes les femmes

La fĂȘte des mĂšres. Un de ces dimanches oĂč le monde ressemble soudain Ă  une immense publicitĂ© pour la famille. Des bouquets de fleurs, des dessins d’enfants, des posts Instagram avec « Merci maman pour tout » et des restaurants qui distribuent du prosecco aux femmes avec des poussettes. À l’origine, la fĂȘte des mĂšres a d’ailleurs vu le jour au dĂ©but du XXe siĂšcle pour rendre hommage aux soins prodiguĂ©s et Ă  l’engagement social des femmes – et non pour devenir un enfer capitaliste fleuri aux filtres pastel. Ironiquement, sa fondatrice, Anna Jarvis, a elle-mĂȘme luttĂ© plus tard contre la commercialisation de cette journĂ©e.

Aujourd’hui, la fĂȘte des mĂšres est avant tout une scĂšne sociale. Et sur cette scĂšne, un groupe de femmes est presque totalement absent : les femmes sans enfants.

Il est intĂ©ressant de noter que presque personne ne parle des hommes sans enfants. MĂȘme sans progĂ©niture, les hommes sont considĂ©rĂ©s comme complets. RĂ©ussis. DĂ©sirables. Libres. Personne ne demande avec compassion Ă  un homme de 52 ans lors d’un dĂźner : « Et
 tu ne le regrettes pas ? » Les femmes, en revanche, oui.

Car l’identitĂ© fĂ©minine est encore aujourd’hui Ă©tonnamment fortement dĂ©finie par la maternitĂ©. Comme si un utĂ©rus Ă©tait en mĂȘme temps une mission sociale.

Pourtant, il n’y a pas une seule femme sans enfant. Il y a de nombreuses histoires. Des femmes qui ont consciemment choisi de ne pas avoir d’enfants. Des femmes qui n’ont rien dĂ©sirĂ© de plus qu’un enfant. Et des femmes pour qui la vie s’est simplement dĂ©roulĂ©e autrement.

Et peut-ĂȘtre que ces femmes ne manquent pas autant de quelque chose que la sociĂ©tĂ© ne le croit.

« Je ne voulais tout simplement pas d’enfants »

Les femmes qui choisissent dĂ©libĂ©rĂ©ment de ne pas avoir d’enfants dĂ©rangent encore aujourd’hui notre sociĂ©tĂ© de maniĂšre Ă©tonnante. Un jugement tacite continue souvent de peser sur les femmes sans enfants : Ă©goĂŻstes, obsĂ©dĂ©es par leur carriĂšre, incapables de s’engager ou, d’une certaine maniĂšre, pas tout Ă  fait « naturelles ».

Pourtant, beaucoup de ces femmes disent simplement : « Je suis heureuse de ma vie. »

Non pas malgré leur choix, mais grùce à lui.
Elles veulent de la libertĂ©, du calme, s’épanouir crĂ©ativement ou simplement ne pas avoir Ă  gĂ©rer le quotidien avec des enfants. Certaines aiment les enfants mais ne souhaitent tout de mĂȘme pas en avoir elles-mĂȘmes. D’autres n’éprouvent jamais ce dĂ©sir. Et c’est prĂ©cisĂ©ment cela qui semble encore mettre beaucoup de gens mal Ă  l’aise – surtout parce que, socialement, les femmes continuent d’ĂȘtre fortement dĂ©finies par leur rĂŽle de soignantes.

Dans son livre Regretting Motherhood, la sociologue israĂ©lienne Orna Donath dĂ©crit Ă  quel point les discussions franches sur la maternitĂ© restent taboues aujourd’hui encore – qu’il s’agisse des femmes qui regrettent leur rĂŽle de mĂšre ou de celles qui choisissent dĂ©libĂ©rĂ©ment de ne pas en avoir.

Les femmes n’ont pas besoin d’avoir des enfants pour ĂȘtre aimantes, sociables ou Ă©panouies.

Des cliniques de fertilitĂ© au lieu de chambres d’enfants

Il y a ensuite l’autre rĂ©alitĂ©. Celle des femmes qui voulaient des enfants. Peut-ĂȘtre plus que tout au monde. Des femmes qui se sont fait administrer des injections d’hormones, qui ont connu des Ă©checs et qui ont organisĂ© leur quotidien pendant des annĂ©es en fonction de calendriers de cycle.

Selon l’OMS, une personne sur six dans le monde est touchĂ©e par l’infertilitĂ©. Pourtant, l’absence de enfants non dĂ©sirĂ©e est souvent traitĂ©e par la sociĂ©tĂ© comme un Ă©chec personnel plutĂŽt que comme une expĂ©rience Ă©motionnelle profonde.

L’entourage est souvent particuliĂšrement douloureux. Les questions. Les conseils. Le mantra toxique qui revient sans cesse : « DĂ©tends-toi, c’est tout. »

Non. Tout ne se passe pas automatiquement dans la vie simplement parce qu’on pense suffisamment positivement.

Alors que les fĂȘtes de rĂ©vĂ©lation du sexe du bĂ©bĂ© explosent sur les rĂ©seaux sociaux, d’autres femmes sont assises dans la salle d’attente des cliniques de fertilitĂ© et espĂšrent simplement un seul test positif.

Et parfois, la vie prend simplement un autre tournant

C’est peut-ĂȘtre le groupe le plus discret de tous : les femmes qui ne choisissent pas consciemment de ne pas avoir d’enfants et qui n’ont pas non plus derriĂšre elles des annĂ©es de traitements de fertilitĂ©. Des femmes pour qui la vie a simplement pris un autre tournant.

Pas de grande dĂ©cision. Pas de drame mĂ©dical. Peut-ĂȘtre n’y a-t-il jamais eu le bon moment, jamais la bonne relation, ou simplement trop d’autres chantiers en cours dans la vie. Et Ă  un moment donnĂ©, on se rend compte en silence que certaines possibilitĂ©s s’amenuisent.

Cette forme d’absence d’enfants est presque invisible socialement, car elle ne fournit pas d’histoire claire. Juste une phrase :

« Ça ne s’est tout simplement pas fait. »

Et pourtant, cela recĂšle souvent plus d’ambivalence que notre sociĂ©tĂ© ne peut supporter. Car les femmes sont censĂ©es soit choisir activement d’avoir des enfants, soit s’y opposer activement. Le fait que la vie soit parfois tout simplement plus complexe ne rentre pas dans les cases sociales.

Peut-ĂȘtre avons-nous besoin d’une nouvelle image de la fĂ©minitĂ©

Le vrai problĂšme, ce n’est pas la fĂȘte des mĂšres. Le problĂšme, c’est l’idĂ©e que la maternitĂ© serait la forme suprĂȘme d’épanouissement fĂ©minin.

Pourtant, les femmes construisent leur vie de multiples façons. Certaines Ă©lĂšvent des enfants. D’autres se consacrent Ă  leur entreprise, Ă  leurs amitiĂ©s, Ă  l’art, Ă  des communautĂ©s ou Ă  elles-mĂȘmes aprĂšs des annĂ©es difficiles.

La bienveillance prend de nombreuses formes. L’amour aussi.

Et peut-ĂȘtre serait-il grand temps de cesser de juger les femmes en fonction de qui elles ont mis au monde, mais plutĂŽt en fonction de qui elles sont.

Car les femmes sans enfants ne manquent pas automatiquement de quelque chose.

Peut-ĂȘtre que c’est plutĂŽt notre sociĂ©tĂ© qui n’est toujours pas capable de considĂ©rer les choix de vie des femmes comme vĂ©ritablement Ă©quivalents.

L'absence d'enfants en chiffres

  • En Allemagne, environ une femme sur cinq reste sans enfant. (Office fĂ©dĂ©ral des statistiques)
  • Selon l’OMS, l’infertilitĂ© touche une personne sur six dans le monde.
  • Des Ă©tudes montrent que les femmes sans enfants sont plus souvent confrontĂ©es Ă  la pression sociale et Ă  la stigmatisation que les hommes sans enfants.
  • Le terme « childfree » dĂ©signe les femmes et les hommes qui choisissent dĂ©libĂ©rĂ©ment de ne pas avoir d’enfants.
  • Les psychologues soulignent que la fĂȘte des mĂšres peut ĂȘtre Ă©motionnellement pĂ©nible pour les femmes sans enfant par choix, tout comme d’autres fĂȘtes fortement chargĂ©es de sens sur le plan social.